Notes
Classer pour quelqu’un qui n’est pas encore arrivé
Une opération qui se termine laisse au maître d’ouvrage des fichiers à ranger sur le serveur. Le chargé d’opération crée les dossiers et y dépose les pièces, puis les DOE quand ils finissent par arriver. En relisant l’ensemble, il le trouve clair. Pour lui, tout se retrouve.
Il est pourtant mal placé pour en juger. Quand il voit « tr_mod.pdf », il revoit le jour où le tracé du réseau enterré a été modifié en urgence sur le chantier, en l’absence du maître d’œuvre, puis la négociation avec l’entreprise sur le prix. Le croquis fait ce jour-là est dans ce fichier, et le nom lui suffit parce qu’il sait déjà ce qu’il contient. Les psychologues appellent cela la malédiction du savoir : une fois qu’on sait, on ne relit plus comme quelqu’un qui ne sait pas.
Le problème tient aussi à ce qu’on range. Pendant l’opération, le maître d’ouvrage gère surtout des pièces administratives : les avenants, les bilans, les plannings pointés. Le classement suit cette logique. Une fois l’opération terminée, les questions qui arrivent sont souvent techniques, et ces pièces ne suffisent pas à y répondre.
Quelques années plus tard, une entreprise doit se brancher sur ce réseau dévié, et le plan du DOE ne montre peut-être pas le nouveau tracé. Le sol en PVC d’une classe est à remplacer ; il recouvre un carrelage amianté qu’on a encapsulé plutôt que retiré. Ou bien un bureau d’études reprend le gradin du stade, qui fonctionne en console alors que les plans de l’existant disaient autre chose.
Le croquis du réseau existe, dans « tr_mod.pdf », quelque part dans le dossier de l’opération. Celui qui le cherche n’a pas connu le chantier. L’architecte et les entreprises sont passés à d’autres opérations, et le chargé d’opération a peut-être changé de poste.
Le classement de fin d’opération s’adresse donc à ce lecteur-là, qui n’a aucun contexte et personne à qui demander. Le nom d’un fichier doit lui dire ce qu’il contient. Les écarts entre ce qui était prévu et ce qui a été construit gagnent à être visibles dans le dossier de l’opération, sans qu’il ait à reconstituer l’histoire du chantier pour les retrouver.
C’est au chargé d’opération de faire cet effort, en suivant le plan de classement défini dans le service, pour que le lecteur retrouve ses repères d’une opération à l’autre. Il lui reste à renommer « tr_mod.pdf » et à ajouter quelques mots sur ce que les plans ne montrent pas. Même imparfait, le dossier peut éviter à quelqu’un de chercher longtemps.
Une opération de plusieurs années se termine ainsi par un geste un peu étrange. On range des fichiers pour quelqu’un qu’on ne connaît pas et qu’on ne rencontrera probablement pas. S’il trouve ce qu’il cherche, il ne saura pas qu’on avait pensé à lui.
Victor Adam, fondateur d’Arvitria
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